Mercredi 23 mai 2007
Image Hosted by ImageShack.usPeut être jamais un titre d’album n’aura aussi bien décrit l’enregistrement qu’il contient. Rien de moins que l’un (le ?) des plus beaux albums du plus grand pianiste be bop, l’un des rares qui côtoya les strates géniales arpentées par Charlie Parker.  Volubile, souple, complexe, véloce, ayant du goût pour les mélodies, il est un modèle d’ingéniosité et de délicatesse.
Les véhémences de ses traits trouve ici en Ray Brown –remplacé par Curley Russell sur la seconde partie de l’album - et Max Roach  une charpente à la démesure de ses estafilades  poétiques et virtuoses.
Un piano fiévreux et étourdissant dont les touches, artificiers exaltés, énoncent les formes d’une certaine modernité, pour l’éternité.


par Charlie La Trogne publié dans : Disques
Samedi 19 mai 2007
   Comment dire non à Julima ? Et aux chats ?
   Après tout, les chats et le jazz, c'est une vieille histoire... et pas que pour les Aristochats. Un «cat», dans le jargon d'il y a quelques décennies, c'était un musicien, ou un amateur de jazz. Et puis, faudrait voir à ne pas oublier William Alonzo Anderson, dit «Cat». Ni Buck Clayton, tiens, surnommé «Cat Eye» par... par qui, au fait ? Sans doute Lester Young, grand pourvoyeur de petits noms.
   Julima aime Les McCann, et elle a bien raison. Les McCann, c'est du groove à l'état brut, avec des vrais morceaux de churchy dedans. Ça swingue, ça gigote, impossible de rester assis en écoutant ça...
   Du Les McCann en vidéo, par contre, c'est pas simple à trouver. J'en ai repêché deux... D'abord, «Vakushna», de 1960.


Les McCann trio
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   En cherchant un peu plus loin, on retrouve l'ami Les, en compagnie du saxophoniste ténor Eddie Harris. Ça groove toujours autant, mais plus pareil. Dans le genre hypnotique plus que brut de décoffrage.

   ... et en plus, c'est coupé en deux ! Scandale et hérésie... Il semble que ce titre soit le «unissued»  repéré dans la discographie de Bruyninckx, enregistré au festival de Montreux le 21 juin 1969 par, donc, Eddie Harris au ténor, Les McCann au piano, Benny Bailey à la trompette, Leroy Vinnegar à la contrebasse et Donald Dean à la batterie -- cinq autres titres ayant été édités sur l'album intitulé «Swiss Movement», sous étiquette Atlantic... Ah oui, la suite :




   Voili voilà, Madame Julima (et les chats)...

   Espérant que ces quelques notes vous mettront en joie en ce dimanche matin -- si vous désirez autre chose, c'est tout simple : y'a qu'à demander ! Le formulaire 457-b est toujours à retirer au guichet 2a, ouvert le jeudi de 9h à 9h15, et à remplir en quadruple exemplaire.
par Charlie La Trogne publié dans : vidéos
Mercredi 16 mai 2007
   Avec son autorisation (je dirais même sa bénédiction), je sors d'un forum désert ce sujet lancé par l'un de mes collègues en Trognerie, parce qu'il mérite mieux, bien mieux que de rester dans les limbes dans lesquelles il était prêt à basculer...
   Conversation, donc, entre Ben Sidran, pianiste / chanteur qui a interviewé beaucoup de ses confrères, et Rudy Van Gelder, ingé son mythique -- qui travailla entre autres pour Prestige, Blue Note, Impulse et Verve...
   Laissons la parole à Étienne :


   Bon, ma librairie me laisse des vacances, j'en profite pour créer un topic tout beau tout neuf.
   J'avais envie de partager une interview de Rudy Van Gelder sur la prise de son, où il dit quelque chose de passionnant je trouve.
   So let's go !
   Extrait :

Rudy Van Gelder :
Les enregistrements multipistes ne sont pas arrivés comme ça au début. Ça a évolué piste par piste, d'abord une piste, puis 2, ensuite 3. Et puis 8, ensuite 16 pistes, et avec peut-être 12 pistes entre les 2. Et toutes les variations possibles. C'est ça. Ce n'était donc pas une découverte mais une évolution. (...) Piste par piste. Et plus on avait de pistes, plus on les utilisait, et plus on en utilisait, moins on se sentait obligé de "faire les choses bien" dès le début. Et c'est la façon dont l'industrie du disque s'est construite.

Ben Sidran :
Est-ce que c'était excitant pour vous lorsque le multipiste est arrivé ?

Rudy Van Gelder :
Et bien, je voyais ça différemment . Ma philosophie à l'époque était : "Bon ce truc est vraiment formidable". Je veux dire, plus on utilise de micros, plus notre technique d'enregistrement est flexible, et alors il n'y a rien de mieux que 24 pistes.
Partons de ce principe. J'ai pensé : "C'est formidable . Je vais maintenant avoir une seconde chance. Je n'aurai plus besoin d'être au top à chaque session. Je peux me relaxer, je peux juste faire en sorte que tout aille bien. Et après on va tout mixer et j'aurai ma seconde chance pour tout."
Si je rate le début d'un solo ou quelque chose comme ça, je peux l'arranger plus tard. Mais ça n'a pas marché comme ça. Parce que les musiciens étaient autant au courant de ces possibilités que moi et, en fait, ils les ont utilisées pour différentes raisons. Ils voulaient refaire des prises et donc, dans cette situation, ils ont eu besoin d'écouteurs, et tout le monde devait entendre ce qu'il y avait sur la bande. Et une génération de musiciens s'est habituée à travailler comme ça, qui avait besoin de cette méthode pour faire des disques.

Ben Sidran :
Des écouteurs. Vous n'utilisiez pas d'écouteurs à Hackensack ?

Rudy Van Gelder :
Non.

Ben Sidran :
Les gens se disposaient dans la pièce et jouaient ?

Rudy Van Gelder :
Oui, ils jouaient, et ils se plaçaient de façon à pouvoir s'entendre les uns et les autres le mieux possible. Si un batteur jouait très fort, tout le monde le savait. Ils s'arrangeaient donc.

Ben Sidran :
C'est un point intéressant : l'utilisation des casques fut un changement radical.

Rudy Van Gelder :
Absolument. Savez-vous qu'aujourd'hui, quand ils viennent faire une séance, ça ne prend pratiquement pas de temps pour se mettre en place et obtenir un bon son, mais ça prend 2 fois plus longtemps pour ajuster les écouteurs ?

Ben Sidran :
Chacun veut un mix différent. Plus de basse, moins de basse, plus de batterie.

Rudy Van Gelder :
C'est ça, chaque musicien a sa propre idée sur ce qu'il veut entendre. Ça n'existait pas à l'époque dont nous parlions.

Ben Sidran :
Donc, le caractère vivant de ce que vous faisiez à cette période tient au fait que les musiciens devaient faire les ajustements en direct pour enregistrer la musique.

Rudy Van Gelder :
Absolument.

Ben Sidran :
Et maintenant on essaye d'isoler chaque personne de l'évènement direct.

Rudy Van Gelder :
C'est exactement ça. C'est presque comme si l'on cherchait volontairement à inhiber la créativité dans la musique jazz. Si je voulais absolument trouver une façon d'inhiber la créativité, j'inventerais une machine multipiste. Un magnétophone 24 pistes avec possibilité d'overdub.

Ben Sidran :
Une fois que vous avez commencé avec ça, vous êtes alors dans le concept de l'enregistrement avec casque, et dans l'idée que l'on pourra refaire les choses plus tard : "On arrangera ça au mixage".

Rudy Van Gelder :
C'est inséparable. C'est une machine de destruction massive ! Artistiquement parlant."

********************

   Je sais c'est long...
   Perso, je n'avais pas du tout conscience de l'impact qu'avait pu avoir l'enregistrement multipiste dans le jazz.
   Je trouve ça très intéressant de voir justement comment la technologie a modifié radicalement l'approche studio et son processus.
   Après ça pose beaucoup de questions, est-ce que ça a mis fin à une certain jazz studio ? est-ce que c'est allé jusqu'à modifier la manière de jouer live ?
par Charlie La Trogne publié dans : leroyaumetrognesque
Vendredi 11 mai 2007
   Il était une fois... un chouette big-band. Un peu tombé dans l'oubli aujourd'hui, sans doute parce qu'il fut actif à une époque où la formule du grand orchestre était passée de mode.
   Il y avait, dans ce big-band, deux leaders. Le trompettiste et arrangeur Thad Jones, frère d'Elvin et Hank, et le batteur Mel Lewis, l'homme à la cymbale frissonnante... Il y avait aussi une section d'anches exemplaire, emmenée par l'ineffable Jerome Richardson (par ailleurs compositeur du «Groove Merchant» ci-dessous), et qui comprend ici Jerry Dodgion (l'homme de la «Panthère Rose» avant que Tony Coe prenne le relais), Eddie Daniels, Pepper Adams et Joe Henderson ; une poignée de trompettistes pêchus (Thad donc, et Snooky Young, Al Porcino, Richard Williams et Danny Moore) et de trombonistes coulissants (Jimmy Knepper, l'ex-Mingusien, Eddie Bert, Ashley Fannell et Cliff Heather) ; l'un de ces pianistes qui allient toucher de velours et swing qui pétille (Roland Hanna, tout juste annobli par le président du Liberia) et... et... à la contrebasse, le grand, l'immense, l'inimitable Richard Davis himself...
   Ça swingue, que dis-je, ça groove du feu de Dieu, alors... just click and enjoy!

par Charlie La Trogne publié dans : vidéos
Samedi 21 avril 2007

C'était un vrai grand bonhomme, un pianiste d'exception et un être humain incroyable d'humour, de gentillesse et de finesse. Je n'aurais jamais pensé que la nouvelle de sa disparition me toucherait autant, et pourtant.
So long Andrew... restent les souvenirs de ces moments magiques, tels que je les avais retranscrits, il y a plus d'un an.


Février 1998.

Je suis recrutée par mon pote Alain, un fou de jazz qui, plutôt que de prendre l'avion pour aller à New-York écouter les musiciens qu'il aimerait tant entendre (Horace Tapscott, Roland Hanna, Marcus Belgrave, Jaki Byard...), a choisi de les faire venir à lui. Son hobby, depuis quelques années, c'est d'organiser des tournées. Pas sûr qu'il y gagne, financièrement, surtout depuis que l'idée lui est venue de créer son label pour immortaliser ces tournées... mais c'est le moindre de ses soucis. Un vrai passionné, je vous dis.

Chouette, je vais retrouver mes complices de l'été précédent : Simon, l'ingénieur du son ; Marc, le photographe. Une dream team, dans laquelle je tiens le double poste d'interprète et d'auteur de notes de livret. Et quel bonheur de revenir à Metz, aussi ! De retrouver l'équipe des «Trinitaires», à commencer par Pierre-Frédéric...

Aussi et surtout, il y a la perspective de passer trois, quatre jours aux côtés d'Andrew Hill. Pianiste majeur et être humain d'exception. Il y a quelques mois, j'avais adoré son humour, sa disponibilité et sa gentillesse. Et bien sûr son univers musical, qui ne ressemble décidément à aucun autre. Comme je ne ferai probablement pas mieux, autant reprendre ces quelques phrases, écrites à l'époque pour le livret de «Les Trinitaires» :

La musique d'Andrew Hill est unique, donc inclassable : la plaie des journalistes qui, comme nous le savons tous, semblent éprouver le besoin d'apposer une étiquette à tout ce qu'ils entendent. Des parentés se font jour, mais elles demeurent des parentés. La façon qu'a Andrew de pétrir les sonorités, les accents gospels qui teintent certaines pièces, évoquent Ran Blake ; certaines ambiances douces, impressionnistes, rappellent Abdullah Ibrahim ; le goût d'Andrew pour la dissonance, son art de la litote, sont évocateurs de Thelonious Monk. Cependant, le monde musical d'Andrew ne peut être comparé à celui d'aucun de ces musiciens. Le chemin d'Andrew est un chemin tortueux, qui croise parfois ceux de Monk, Blake ou Ibrahim, mais sans jamais s'y fondre totalement. C'est un chemin parallèle aux voies bop et free, qui traverse des paysages restés vierges, insoupçonnés jusqu'ici. Un chemin cahoteux qu'Andrew suit seul, indifférent aux modes et au fait que très peu de musiciens ont osé s'y aventurer à sa suite.

J'ajouterais : univers musical où il est difficile d'entrer... mais dont il est encore plus difficile de ressortir une fois qu'on y a pénétré !

Petite séance d'auto-congratulation : je suis très fière de ce texte de livret. Pourtant, j'en ai bavé pour l'écrire : Andrew n'était jamais content de mon approche ! Et puis, un jour, il a envoyé un fax à Alain, qui s'est empressé de me le communiquer. Les premiers mots étaient : «Tell Lady Domi that I have been reading Baudelaire and feel that she has the potential to become one of the most talented writers of her generation.» Comment aurais-je pu le décevoir ?

L'homme est parfois à l'image du musicien : imprévisible. Déconcertant. Hermétique; pas par sa personnalité (il n'y a pas plus ouvert qu'Andrew), mais par son langage... et son bégaiement complique encore la tâche de l'interprète amateur que je suis ! «Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?» semble être la devise d'Andrew. Illustration : pourquoi se contenter d'un banal «I'm trying to reach a wider audience» quand on peut dire : «I'm trying to attain to a larger democratic representation» ? Parfois, ses tirades me laissent perplexes. Andrew me demande : «Am I making sense ?» et part d'un grand éclat de rire, pas vexé pour un sou ! Pas étonnant que sa devise, la vraie, soit : «But... what the heck !» («Qu'est-ce que ça peut faire ?»)

Tôt le matin, nous raconte-t-il, il se glisse hors de l'hôtel et part à l'aventure dans les rues. Il joue à se perdre. Son traducteur électronique à la main, il s'amuse à demander son chemin aux autochtones, et constate, sans amertume, que sa conception de la langue française plonge ses interlocuteurs dans des abîmes de perplexité. Bien sûr, il en rit... et le rire d'Andrew est terriblement communicatif !

Dès que nous arrivons ensemble devant une porte, il se précipite pour l'ouvrir ; si je le devance, il proteste : «Oh, no ! Don't steal my pleasure from me !» Au bout de quelques heures, c'est devenu un jeu entre nous.

Nous en arrivons un jour, je ne sais plus trop comment, à parler des thèmes que nous aimons. J'adore «I'll be seeing you», à ce moment-là (encore aujourd'hui, bien sûr. J'ai un faible pour les quintes augmentées) ; «Lush life», aussi (si quelqu'un pouvait me dire pourquoi c'est toujours ce morceau là que je choisis de jouer en premier quand je reviens au piano après des semaines, voire des mois sans jouer une seule note... Plus casse-gueule, y'a pas...). Le soir-même, Andrew choisit d'inclure «I'll be seeing you» au programme du concert. Version splendide. J'aurais bien aimé l'entendre sur «Lush Life», aussi... mais il ne se souvient plus très bien des accords, alors... si je pouvais les lui montrer sur le Steinway (si je me souviens bien) qui me tend les bras, sur la scène... ?

Je ne me souviens pas avoir hésité un instant. Pourtant, je suis d'une timidité maladive. Mais, impossible de ne pas se sentir à l'aise devant Andrew. Aussi, je préfère, et de loin, jouer devant un musicien professionnel que devant mon voisin de palier. Le musicien, lui, sait ce qu'il en coûte d'arriver à aligner quatre notes ; il connaît les pièges des harmonies. Surtout, lui qui pratique cette langue étrangère qu'est la musique à la perfection, il apprécie l'effort que fait l'amateur pour s'exprimer dans le même langage que lui. Il pardonne les fautes de syntaxe et l'accent approximatif pour n'entendre que l'essentiel : le message.

Andrew n'a pas joué «Lush Life» à Metz, en février 1998. Tant pis. Mais moi, j'ai la photo d'Andrew et moi, ensemble au piano... comme en plus elle est très belle (Marc est un as du noir et blanc), que pouvais-je faire, sinon l'encadrer et l'accrocher au mur à côté d'une autre photo, qui me voit en grande conversation avec Elvin Jones ?...

Mais ceci est une autre histoire !


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«Dusk» (take 2) - Andrew Hill (p) - Enregistré les 10 et 11 février 1998 à Metz.

par Charlie La Trogne publié dans : leroyaumetrognesque

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