C'était un vrai grand bonhomme, un pianiste d'exception et un être humain incroyable d'humour, de gentillesse et de finesse. Je n'aurais jamais pensé que la nouvelle de sa disparition me toucherait autant, et pourtant.
So long Andrew... restent les souvenirs de ces moments magiques, tels que je les avais retranscrits, il y a plus d'un an.
Février 1998.
Je suis recrutée par mon pote Alain, un fou de jazz qui, plutôt que de prendre l'avion pour aller à New-York écouter les musiciens qu'il aimerait tant entendre (Horace Tapscott, Roland Hanna, Marcus Belgrave, Jaki Byard...), a choisi de les faire venir à lui. Son hobby, depuis quelques années, c'est d'organiser des tournées. Pas sûr qu'il y gagne, financièrement, surtout depuis que l'idée lui est venue de créer son label pour immortaliser ces tournées... mais c'est le moindre de ses soucis. Un vrai passionné, je vous dis.
Chouette, je vais retrouver mes complices de l'été précédent : Simon, l'ingénieur du son ; Marc, le photographe. Une dream team, dans laquelle je tiens le double poste d'interprète et d'auteur de notes de livret. Et quel bonheur de revenir à Metz, aussi ! De retrouver l'équipe des «Trinitaires», à commencer par Pierre-Frédéric...
Aussi et surtout, il y a la perspective de passer trois, quatre jours aux côtés d'Andrew Hill. Pianiste majeur et être humain d'exception. Il y a quelques mois, j'avais adoré son humour, sa disponibilité et sa gentillesse. Et bien sûr son univers musical, qui ne ressemble décidément à aucun autre. Comme je ne ferai probablement pas mieux, autant reprendre ces quelques phrases, écrites à l'époque pour le livret de «Les Trinitaires» :
La musique d'Andrew Hill est unique, donc inclassable : la plaie des journalistes qui, comme nous le savons tous, semblent éprouver le besoin d'apposer une étiquette à tout ce qu'ils entendent. Des parentés se font jour, mais elles demeurent des parentés. La façon qu'a Andrew de pétrir les sonorités, les accents gospels qui teintent certaines pièces, évoquent Ran Blake ; certaines ambiances douces, impressionnistes, rappellent Abdullah Ibrahim ; le goût d'Andrew pour la dissonance, son art de la litote, sont évocateurs de Thelonious Monk. Cependant, le monde musical d'Andrew ne peut être comparé à celui d'aucun de ces musiciens. Le chemin d'Andrew est un chemin tortueux, qui croise parfois ceux de Monk, Blake ou Ibrahim, mais sans jamais s'y fondre totalement. C'est un chemin parallèle aux voies bop et free, qui traverse des paysages restés vierges, insoupçonnés jusqu'ici. Un chemin cahoteux qu'Andrew suit seul, indifférent aux modes et au fait que très peu de musiciens ont osé s'y aventurer à sa suite.
J'ajouterais : univers musical où il est difficile d'entrer... mais dont il est encore plus difficile de ressortir une fois qu'on y a pénétré !
Petite séance d'auto-congratulation : je suis très fière de ce texte de livret. Pourtant, j'en ai bavé pour l'écrire : Andrew n'était jamais content de mon approche ! Et puis, un jour, il a envoyé un fax à Alain, qui s'est empressé de me le communiquer. Les premiers mots étaient : «Tell Lady Domi that I have been reading Baudelaire and feel that she has the potential to become one of the most talented writers of her generation.» Comment aurais-je pu le décevoir ?
L'homme est parfois à l'image du musicien : imprévisible. Déconcertant. Hermétique; pas par sa personnalité (il n'y a pas plus ouvert qu'Andrew), mais par son langage... et son bégaiement complique encore la tâche de l'interprète amateur que je suis ! «Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?» semble être la devise d'Andrew. Illustration : pourquoi se contenter d'un banal «I'm trying to reach a wider audience» quand on peut dire : «I'm trying to attain to a larger democratic representation» ? Parfois, ses tirades me laissent perplexes. Andrew me demande : «Am I making sense ?» et part d'un grand éclat de rire, pas vexé pour un sou ! Pas étonnant que sa devise, la vraie, soit : «But... what the heck !» («Qu'est-ce que ça peut faire ?»)
Tôt le matin, nous raconte-t-il, il se glisse hors de l'hôtel et part à l'aventure dans les rues. Il joue à se perdre. Son traducteur électronique à la main, il s'amuse à demander son chemin aux autochtones, et constate, sans amertume, que sa conception de la langue française plonge ses interlocuteurs dans des abîmes de perplexité. Bien sûr, il en rit... et le rire d'Andrew est terriblement communicatif !
Dès que nous arrivons ensemble devant une porte, il se précipite pour l'ouvrir ; si je le devance, il proteste : «Oh, no ! Don't steal my pleasure from me !» Au bout de quelques heures, c'est devenu un jeu entre nous.
Nous en arrivons un jour, je ne sais plus trop comment, à parler des thèmes que nous aimons. J'adore «I'll be seeing you», à ce moment-là (encore aujourd'hui, bien sûr. J'ai un faible pour les quintes augmentées) ; «Lush life», aussi (si quelqu'un pouvait me dire pourquoi c'est toujours ce morceau là que je choisis de jouer en premier quand je reviens au piano après des semaines, voire des mois sans jouer une seule note... Plus casse-gueule, y'a pas...). Le soir-même, Andrew choisit d'inclure «I'll be seeing you» au programme du concert. Version splendide. J'aurais bien aimé l'entendre sur «Lush Life», aussi... mais il ne se souvient plus très bien des accords, alors... si je pouvais les lui montrer sur le Steinway (si je me souviens bien) qui me tend les bras, sur la scène... ?
Je ne me souviens pas avoir hésité un instant. Pourtant, je suis d'une timidité maladive. Mais, impossible de ne pas se sentir à l'aise devant Andrew. Aussi, je préfère, et de loin, jouer devant un musicien professionnel que devant mon voisin de palier. Le musicien, lui, sait ce qu'il en coûte d'arriver à aligner quatre notes ; il connaît les pièges des harmonies. Surtout, lui qui pratique cette langue étrangère qu'est la musique à la perfection, il apprécie l'effort que fait l'amateur pour s'exprimer dans le même langage que lui. Il pardonne les fautes de syntaxe et l'accent approximatif pour n'entendre que l'essentiel : le message.
Andrew n'a pas joué «Lush Life» à Metz, en février 1998. Tant pis. Mais moi, j'ai la photo d'Andrew et moi, ensemble au piano... comme en plus elle est très belle (Marc est un as du noir et blanc), que pouvais-je faire, sinon l'encadrer et l'accrocher au mur à côté d'une autre photo, qui me voit en grande conversation avec Elvin Jones ?...
Mais ceci est une autre histoire !
«Dusk» (take 2) - Andrew Hill (p) - Enregistré les 10 et 11 février 1998 à Metz.
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